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Le 21 juillet 1603, Genève et la Savoie font la paix
par ETIENNE DUMONT
Le 12 décembre 1602 ancien style, c'est-à-dire pour les
adeptes catholiques du nouveau Calendrier grégorien le
22 décembre, les Genevois se retrouvaient escaladés,
mais heureux. Ils avaient repoussé l'invasion savoyarde,
dernier épisode en date d'un conflit qui n'osait pas
dire son nom. Depuis des années, les escarmouches se
multipliaient Nos compatriotes ravageaient volontiers
les terres du duc Charles-Emmanuel. De 1589 à 1601, ils
avaient même occupé le Pays de Gex, que s'était alors
arrogé Henri IV. On peut lutter contre ses ennemis, pas
avec ses amis.
«C'est une histoire extraordinaire», explique Olivier
Patio, auteur l'an dernier avec Béatrice Nicollier du
beau livre Comprendre l'Escalade. «Les Genevois auraient
bien voulu reprendre la guerre. Charles-Emmanuel n'avait
rien abandonné de sa superbe. C'est l'Europe qui les
empêchera de se battre. Elle amènera à la table de
négociation des gens qui n'avaient aucune envie de s'y
asseoir.» L'Escalade mettait en danger un fragile
équilibre après des décennies de guerres de religion. Il
ne fallait pas y toucher. Avec raison! La prochaine fois
que cet ordre se verra menacé, ce sera à Prague en 1618.
Commencera alors la Guerre de Trente Ans, la plus
meurtrière que connaîtra jamais le continent.
Otages savoyards à Genève
Chacun presse donc ceux sur lesquels il exerce une
influence. Henri IV admoneste les Genevois, qui ont mis
la main sur Saint-Genis d'Aoste. Le pape et le roi
d'Espagne sermonnent Charles-Emmanuel, qui a proposé aux
Bernois la rive droite du Rhône à condition de prendre
la gauche. «Il n'y avait que des problèmes à commencer,
par le lieu des négociations.» Il est exclu que le duc
ou ses ambassadeurs viennent à Genève. Les Genevois
refusent de s'enfoncer en terre ennemie. Ils se méfient
«Quand on tombera sur le nom de Saint-Julien, les
Savoyards devront du reste envoyer des otages à Genève.»
Trois thèmes martèleront les discussions. Le premier est
militaire. Les Genevois veulent le sabordage de la
flotte, savoyarde sur le Léman et le démantèlement des
forteresses sur un rayon de 4 lieues (environ 18
kilomètres).
«La souveraineté implique la renonciation perpétuelle de
la Savoie sur la ville.»
Vient ensuite la revendication économique. La République
réclame la liberté du commerce, autrement dit la fin des
péages depuis ses mandements (Jussy, Satigny) et le
droit de libre importation. Le politique déboule enfin
en force. Genève entend se voir reconnu comme un Etat
souverain, garanti par la France.
Revendications territoriales
«Cela fait beaucoup», poursuit Olivier Patio. «Passe
encore pour l'économie. La Savoie y trouve son compte.
Mais la reconnaissance de la souveraineté implique la
renonciation perpétuelle de la Savoie sur la ville.» Un
coup dur pour Charles-Emmanuel, qui entend encore
récupérer le château de l'Ile - dont il reste la Tour -
battre une monnaie commune, recevoir l'allégeance des
syndics et se faire offrir un cheval pour la
Saint-Maurice. Les sessions virent donc à l'aigre.
Commencées en mars, elles s'éternisent. Les délégués
savoyards doivent solliciter des avis du duc, resté à
Turin, qui en veut lui-même du pape. Charles-Emmanuel ne
viendra pas à Saint-Julien. C'est en dessous de sa
dignité. Il ne rencontrera donc jamais les
plénipotentiaires genevois Chabrey, Lect et Sarasin.
Les pourparlers échouent après deux mois. Il faut la
France et les cantons helvétiques «neutres» -
c'est-à-dire liés ni avec Genève, ni avec la Savoie
-pour les faire reprendre. Ces Suisses se proposent
comme intermédiaires. D'accord ! Mais seront-ils de
libres arbitres, avec pouvoir de décision, ou de simples
médiateurs? Plutôt des médiateurs. Voilà qui ne
facilitera pas un accord, d'autant plus que Genève
aimerait maintenant bien s'agrandir un peu, en allant du
Jura au Vuache, afin de désenclaver son territoire.
Une existence de fait
Comment cela finira-t-il? Par un accommodement bien sûr.
Côté frontières, nos compatriotes feront chou blanc. La
paix perpétuelle ne leur sera pas octroyée. Le libre
échange est accordé. La démilitarisation demeurera
partielle. Charles-Emmanuel - qui fait l'admiration
d'Olivier Fatio pour une obstination assez grandiose -
ne voudra évidemment pas admettre l'existence de la
République. Mais le seul fait d avoir ratifié la paix,
signée le 21juillet 1603 à Saint-Julien, constitue une
reconnaissance de fait «Pour arriver à celle du droit,
il faudra le traité de Turin de 1754 rectifiant les
frontières (voir la Tribune du 7 juillet). On peut
cependant admettre que l'installation d'un Résident de
France à Genève par Louis XIV en 1679 confirmait
l'existence internationale de la République. Seul un
Etat souverain avait droit à un Résident» Le traité,
dont on fête aujourd'hui les 400 ans, se verra-t-il
remis en question? Oui. La Savoie voudra parfois le
suspendre. «En 1611, Charles-Emmanuel proposera à la
très catholique régente Marie de Médicis, fraîchement
veuve d'Henri IV, de basculer dans son camp. La reine ne
tombera pas dans le panneau.» Richelieu pensera un
temps, dans les années 1620, à partager Genève entre la
France et la Savoie avec le Rhône comme frontière. «Mais
ce qui arrangeait finalement tout le monde, quelle que
soit sa religion, c'est le statu quo. Il ne fallait pas
mécontenter les Suisses, grands pourvoyeurs de
mercenaires, ni les pousser à envahir la ville. Le plus
simple était par conséquent de laisser Genève aux
Genevois.»
Comprendre l'Escalade, d'olivier Fatio et Béatrice
Nicollier aux Editions Labor & Fides, 120 pages.
Paru dans la Tribune de Genève du vendredi 18 juillet
2003
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